Gérard Fromanger, 11 décembre 1991



Otalia ou la comédie.


Avions, fusées, missiles, satellites, navettes spaciales, stations orbitales, tout est bon pour sortir de la terre, pour conquérir le dehors, pour s'échapper du Nid.
Divans, assemblées, votes, messes, guerres, défilés, tout est bon pour sortir de son corps, pour conquérir les autres, pour s'échapper de soi.
La parole publique du siècle est celle de ses gesticulations triomphales.
Françoise Deschamps fait tout le contraire : elle sort de son corps quelque chose, elle conquiert en elle-même, elle fait s'échapper de soi, elle extrait, elle remonte au jour.

Les accidents, les morts, les famines, les épidémies, les catastrophes sont le non-dit, le caché, le refoulé du siècle ; on fait donner le spécialiste, monsieur guerre, monsieur sécurité, monsieur médecine, monsieur bavure ou monsieur mensonge, il y a urgence à parler vite, pour ne rien dire de l'horreur, de la douleur de la souffrance, de l'épouvante. Pour ne rien dire du plaisir, ni de la jouissance.

Françoise Deschamps fait tout le contraire. Elle ne se plaint pas, elle n'appelle pas au secours, non, elle cherche, elle fouille, elle gratte avec un pastel ou une craie dans la blessure du monde et montre ce qu'elle trouve. Pas dans l'absolu, pas dans l'éternel, l'immortel, le transcendant. Non, dans sa chair, les origines de sa chair et les productions de sa chair.

Françoise Deschamps a été longtemps comédienne. Quand sa fille naît en 1978 elle la prénomme Otalia comme Thalie, muse de la comédie. Otalia grandit et dessine sans cesse. Quand elle est tuée en 1988 dans un accident de la route elle a 10 ans et vient à peine de commencer la peinture. La fusion amoureuse entre la mère et sa fille est alors si totale que la nature va prolonger dans Françoise (la mère) ce qu'elle avait si bien fait naître dans Otalia (sa fille). Otalia, par ce nom même, prolongeait de son vivant la passion du théâtre de sa mère Françoise. Otalia disparue Françoise prend les choses là où Otalia les laisse. Sans rupture, comme on prend un relais pour continuer la course, pour gagner ce que la mort ne peut pas lui prendre. La comédie n'est plus un jeu et le dessin n'est plus celui d'une enfant. C'est Françoise qui dessine. Redevenue fille à la mort d'Otalia elle signe Françoise Deschamps, du nom de sa propre mère.

La scène sur laquelle se dessine la comédie de Françoise Deschamps est une nappe ou une tuile de zinc, un bois ou un papier canson, un paquet de tabac ou l'enveloppe d'une cartouche de cigarettes. La scène n'est pas parfaite, comme dans la vie. La nappe est maculée ("dois-je la salir ou la nettoyer ?"), le zinc des tuiles est plié, granuleux et taché, les bois sont de vieux morceaux ramassés ici et là ("nobles, j'aime bien"), le papier canson est épais et rêche, les paquets de caporal ("un petit chef") et de scaferlati sont dépliés et aplanis après avoir été fumés par Françoise, les enveloppes de Gauloises, Fontenoy, Gitanes, Boyards, Camels, Royales et Philip Morris sont "chinées" au hasard des rencontres ("je les choisis à l'instinct"). La scène peut être aussi une liste de courses ou un "dessin de téléphone".

Françoise Deschamps rejoint et enrichit l'histoire du support et de la surface qui va de Picasso (papier journal, carton, bois, fer, etc...) à Schnabel (affiche Tati, velours, bâches, assiettes cassées, etc...) et parle elle-même des personnages de la comédie : "dépouillés au maximum, jamais la même chose, les couleurs ne sont pas toujours pétantes, mi-hommes mi-animaux, des êtres mi-diminués mi-idéaux, le trait le plus pur possible, dépouillé, beaucoup de croquis qui cherchent avant, je travaille aussi beaucoup à l'instinctif, Otalia en était à la peinture, pas moi".

"Otalia ou la comédie" pour toutes les raisons qui précèdent mais aussi pour ces dessins qui ne parlent ni de "présence", d'"être", d'"aura", ni de trace, ni de touche, ni des mystères de la création, mais produisent un évènement, c'est-à-dire un processus inventif et cru qui se déroule sous nos yeux.

Françoise Deschamps

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